Chevaux en commerce

Le 31/01/2024 0

Dans Le cheval en Nouvelle-France

[Section précédente : La multiplication des chevaux]

L'augmentation rapide du nombre de chevaux en Nouvelle-France, surtout à partir de 1700, a facilité leur pénétration dans toutes les couches de la société. Il n'y a cependant pas beaucoup de données disponibles - pour le moment - sur la façon dont ils se sont répartis dans la population et sont passés d'un propriétaire à l'autre, en dehors des distributions de l'intendant.

Quelques acte notariés retrouvés jusqu'ici nous indiquent tout de même qu'un commerce s'est établi assez rapidement. L'échantillon n'est pas très volumineux, mais il présente des exemples du type de transaction, des prix, de l'identité des propriétaires et acquéreurs, de même que, dans une certaine mesure, de l'usage éventuel des bêtes.

On achète bien les chevaux

À peine cinq ans après les premiers envois, Talon écrivait avec satisfaction à la cour que les chevaux étaient mis « en commerce »(1). C'est dire que les mécanismes du marché n'ont pas tardé à fonctionner. En réponse à l'offre disponible, s'est proposée une demande soutenue.

Pourtant, les transactions commerciales n'ont pas été les seules. Il y a aussi le don pur et simple. Ainsi, ce contrat de mariage de Jacques Chouinard, « chartier » [charretier] de Québec, daté du 30 mai 1692. Le futur époux reçoit en dot deux chevaux harnachés et un poulain d'un an(2). Dans l'état actuel des recherches, c'est le seul cas de don confirmé, mais il est vraisemblable qu'il y en eut d'autres.

Pour les activités commerciales, un premier corpus de documents a déjà été mis au jour. Dans un article très fouillé sur le cheval en Nouvelle-France, l'historien Robert-Lionel Séguin énumérait une douzaine d'actes notariés passés entre 1699 et 1732, concernant la vente et même la location de chevaux(3). Une analyse de ces quelques transactions nous donne une idée des tenants et aboutissants de ces échanges.

 

 

 

 

Le prix d'un cheval

peut varier de 25

à 225 livres

Au départ, une donnée saute aux yeux : le prix d'un cheval peut varier du simple au décuple. Enregistrant la plus modique somme, Pierre Plaisant, boucher de Montréal, accepte le 3 avril 1712 un paiement de 25 livres pour son animal(4). Le montant paraît ridicule, mais on rencontre deux autres ventes chiffrées à 100 livres ou moins. Ainsi, Jeanne-Margherite Le Noir, épouse du sieur Louis Dusably, co-seigneur de l'ile Dupas, paie une « cavale » [jument] 100 livres le 23 novembre 1704(5). Le 2 novembre 1713, le sieur Lacharité de Longue-Pointe acquiert un cheval pour 80(6).

À l'autre extrême, la transaction la plus importante de cette série atteint la somme de 450 livres. Le 10 août 1699, Jean Beauchamp, de la Pointe-aux-Trembles, vend pour ce prix une cavalle et un cheval au sieur Martinet dit Fonblanche, chirurgien de Ville-Marie(7). Comme la transaction comprend deux chevaux, cela place le prix pour un animal à quelque 225 livres. On trouve une autre vente dans le même ordre de grandeur.  Le 14 juin 1705, Jean Cailloud de Montréal vend à Jean Lahaye, habitant de la côte Saint-Laurent, un cheval avec son collier et sa bride pour la somme de 230 livres(8). Ces montants pourraient-ils se situer près du maximum? Justement, on a vu dans une section précédente que l'administration royale a déjà payé 220 livres pour des cavales à destination de la colonie(9).

À plusieurs reprises, les prix sont exprimés en partie ou même en tout en termes de biens ou de services : cordes de bois de chauffage, minots de blé, labourage d'un champ. C'est que les devises sont difficiles d'accès en Nouvelle-France, et le troc est un moyen de contourner ce problème.

La plus caractéristiques de ces transactions est implique encore une fois deux bêtes. Le 19 septembre 1913, Henry Catin et Jeanne Brossard son épouse cèdent à Pierre Galien, charretier, un cheval, une cavalle et trois harnais. Vendeurs comme acheteur résident à Montréal. Le prix annoncé est de 300 livres, mais il est complété par l'obligation du labourage d'un champ et la livraison de 30 cordes de bois de chauffage(10). Deux autres transactions sont du même genre. Ainsi, le 17 août 1700, Charles Villiers, marchand de Montréal, vend à Laurent Renaud, aussi marchand, un cheval au prix de 60 livres et 10 cordes de bois(11). De même, le 16 août 1709, le sieur Pierre You de la Découverte cède une bête à Jacques Vaudry, charretier de Montréal, pour 60 livres et 25 cordes de bois(12).  Enfin, le 16 octobre 1701, Françoise Moisan vend une cavale à Pierre Cardinal, résident de la côte Saint-Martin sur l’île de Montréal, au prix de 100 livres et 20 minots de blé(13).

Dans deux actes de vente, il n'est même pas question de monnaie. Le 2 avril 1704, le sieur Seraphin Lauzon, maître-chaudronnier de Ville-Marie cède un cheval au sieur Charles Villiers en échange de 24 cordes de bois(14). Le 15 avril 1732, François Bardet dit Lapierre accepte 20 cordes pour un cheval qu'il vend au sieur Chaumont, « Escrivain du Roy », de Montréal(15).

 

 

Des échanges

sous forme de troc:

cheval contre

biens ou services

 

 

 

Le cheval se répartit

dans toutes les couches

de la société

Le dernier exemple de transaction est, cette fois, non pas un acte de vente, mais de location. Le 1er mai 1702, Charles Alavoyne, marchand de Montréal, loue un cheval à François Coron, habitant de la Rivière-des-Prairies pour 22 livres et obligation de le nourrir, l'héberger et en prendre soin. Temps d'utilisation : du 2 mai au 2 juin. La raison de la location devient évidente avec un des termes du contrat : s'il ne peut s'en servir pour labourer, le locataire devra ramener la bête à son propriétaire dans les huit jours(16).

Évidemment, cette douzaine d'actes représente un assez petit échantillon des transactions qui ont pu se produire durant le régime français. Sans parler des occasions où les parties n'ont pas jugé utile de passer devant notaire. Seule une patiente recherche dans l'ensemble des greffes de notaires de l'époque donnerait la possibilité de compléter et raffiner les termes de ce commerce.

On voit cependant que le cheval se retrouve dans toutes les couches de la société : propriétaires au nom à particule – autrement dit petite noblesse -, seigneurs, membres de l'administration coloniale (« escrivain du Roy »), marchands, chirurgien, gens de métier (charretier, chaudronnier, etc) et enfin habitants, c'est-à-dire agriculteurs.

Déjà on voit se profiler une société qui diffère de celle de la France métropolitaine, où le cheval est utilisé essentiellement dans les groupes dominants : noblesse, institutions religieuses, officiers de l'armée. Inévitablement, les usages vont eux aussi contribuer à cette différence, que n'avaient pas prévue les administrateurs de la colonie. C'est ce qu'on verra dans une prochaine section.

[Prochaine section (à venir) : «Tant pour la charrue que pour le charroi »]

NOTES

1. « Mémoire de Talon à Colbert », 10 novembre 1670, Rapport de l'Archiviste de la Province de Québec, 1930-1931, p. 128.
2. Greffe Chambalon, 30 mai 1692, contrat de mariage de Jacques Chouinard.
3. Robert-Lionel Séguin, «Le cheval et ses implications historiques dans l'Amérique française», Revue d'histoire de l'Amérique française, 2, 1951, pp. 237-238.
4. Greffe d'Antoine Adhémar, minute no 8937, cité dans Séguin, op. cit.
5. Ibid., minute no 6973.
6. Ibid.,  minute no 9415.
7. Ibid., minute no 4809.
8. Ibid., minute no 7117.

9. Ordre d'achat signé par Louis XIV le 3 avril 1670. BANQ, Collection de manuscrits contenant lettres, mémoires, et autres documents historiques relatifs à la Nouvelle-France, recueillis aux Archives de la province de Québec, ou copiés à l'étranger..., vol. 1, p. 195.
10. Ibid., minute no 9327.
11. Ibid., minute no 5772.
12. Ibid., minute no 8200.
13. Ibid., minute no 5843.
14. Greffe de Michel Lepallieur, cité dans Séguin, op. cit.
15. Greffe de Pierre Raimbault, cité dans Séguin, op. cit.
16. Greffe d'Antoine Adhémar, minute no 6080, cité dans Séguin, op. cit.

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