Lauréat Cantin

Le 17/06/2022 0

Dans Championnes et champions

Un champion incontesté à Québec

Lauréat Cantin va dominer la scène du tennis québécois pendant une bonne douzaine d'années. De 1929 à 1942, il collectionne les championnats dans la région et accumule les trophées. Il remportera la coupe Rondeau, pour le championnat simple masculin senior, à neuf reprises. Une première. Il mettra la main aussi sur les coupes Bourget (championnat de la Rive-sud) à six reprises, Château (double masculin) à trois reprises et Francoeur (double mixte) à deux reprises. Cela, sans compter les nombreux tournois remportés dans les différents clubs de la région, et dont l'énumération ici serait fastidieuse. Ses exploits ont contribué à mettre à l'avant-plan les clubs dont il a fait partie : le Jacques-Cartier d'abord, puis celui du ministère de la Voirie. Son palmarès est encore inégalé aujourd'hui.

Pourtant, ce joueur si talentueux n'aura jamais réussi à se mettre durablement en valeur contre des adversaires de l'extérieur de la région. Ce n'est pas faute d'avoir essayé, puisqu'il aura participé à différents tournois ouverts ou de niveau provincial. Son cas illustre justement ce qui sera pendant des décennies la grande faiblesse du tennis à Québec.

Fils de bonne famille

Cantin est né probablement le 11 décembre 1911(1). Il vient d'une famille avantageusement connue dans la ville : son père, Albert, résident de Saint-Sauveur, a fait carrière dans les affaires. D'abord co-propriétaire de la Tannerie Cantin puis de Adanac Oil & Gas, il a ensuite fait partie de la Commission du Hâvre. Marié à Eugénie Beaudet, il aura neuf enfants : Eugène, Léopold, Gaston, Lauréat, Laurent, Alberta, Thérèse, Fernande et Anette. Incidemment, Thérèse deviendra l'épouse du juge Jacques Casgrain. Il est aussi cousin de Wilfrid Cantin, « tanneur et industriel », et oncle du fils de celui-ci, Charles-Édouard, député libéral de Saint-Sauveur au Parlement de Québec de 1927 à 1931. Albert Cantin a lui-même été impliqué dans diverses luttes municipales, provinciales et fédérales(2).

Les premières occasions où on voit apparaître Lauréat Cantin dans l'univers du tennis, il est vraisemblablement un joueur déjà établi, même s'il n'est pas encore apparu dans les listes de participants aux tournois. En août 1928 (à 16 ans!), il contribue à la victoire de son club, l'Aiglon, sur le Durocher de Saint-Sauveur, et est responsable d'organiser d'autres rencontres interclub. C'est ici que l'on voit la place que prend déjà le tennis dans la famille. Il se trouve que l'Aiglon a ses quartiers sur le court de Mme Wilfrid Cantin(3). On imagine qu'il a pu pratiquer à volonté à cet endroit, peut-être en compagnie de son cousin Charles-Édouard, lui-même féru de tennis. Les deux s'affrontent d'ailleurs à l'occasion d'un tournoi régional tenu en juin 1929 au club Jacques-Cartier, parc Victoria; Lauréat représente le club Cantin, et Charles-Édouard le Jacques-Cartier(4).

Quelques semaines après cette rencontre, Cantin montre ses vraies couleurs en participant à la coupe Bourget, tenue à Lévis pour le championnat ouvert de la rive sud. Il remporte la semi-finale contre Alphonse Gingras, un joueur expérimenté, qui va rester un personnage important pour la suite des choses. Il gagne ensuite la finale contre Herbert Lancaster, une tête de série de Québec et tenant du titre, mais qui est handicapé par une blessure à la main(5). Cette victoire à Lévis n'est que la première d'une série. Il va remporter la coupe Bourget à cinq autres occasions, soit 1931, 1932, 1933, 1934 et 1939(6).

 

 

Lauréat Cantin en 1936

Lauréat Cantin en 1936
(Photo Le Soleil, 18 août 1936)

Au club Jacques-Cartier

Létourneau et Cantin au Rondeau

Jean-Louis Létourneau et Lauréat Cantin à la finale de la coupe Rondeau (Photo L'Action catholique, 25 août 1937)

Dans ce même été 1929, il fait les quarts-de-finale du tournoi intermédiaire du club Jacques-Cartier et, avec son frère Eugène, se rend en finale du double masculin. Cela signifie donc qu'il est devenu membre de ce club situé au parc Victoria. Le duo sera défait par les frères Roland et Antonio Pelletier, qui sont aux premiers rangs des joueurs du club(7). On le retrouve aussitôt inscrit dans le championnat double masculin régional, la coupe Château, avec M. Cantin (un parent?). Le duo sera défait en quart-de-finale par Jean-Louis Létourneau et... Alphonse Gingras(8). Cantin montre tout de même sa valeur : en coupe Blondeau, le trophée pour le simple masculin du Jacques-Cartier, il remporte la finale contre – encore une fois – Alphonse Gingras. Il va redevenir champion du club trois autres années entre 1931 et 1934(9).

Dès 1930, comme pour confirmer son statut de joueur établi, il est élu membre du conseil de direction du club Jacques-Cartier et classé comme joueur senior dans la principale ligue de tennis en ville à cette époque, la ligue Boisseau(10). D'ailleurs, le club Jacques-Cartier le désigne, avec Jean-Louis Létourneau, Georges Pelletier et Alphonse Gingras pour participer à la coupe Rondeau, le championnat senior régional, où il se rendra en quart-de-finale(11).

À partir de 1931, il devient le joueur le plus en vue de la ville en remportant cette fameuse coupe Rondeau pour la première fois de sa carrière(12). Le chroniqueur sportif de L'Action, Maurice Descarreaux, conclut d'ailleurs que Cantin est le seul en tennis qui a connu « une excellente saison » et mérite pour cela des félicitations(13).  En douze saisons, il va remporter en tout neuf coupes Rondeau, soit 1931, 1932, 1933, 1934, 1936, 1937, 1938, 1939 et 1942. Pareil exploit n'avait encore jamais été réalisé depuis la création de ce tournoi en 1921(14).

Membre de la Voirie

Les années 1934 et 1935 sont celles de la transition pour Cantin. D'abord, il épouse le 25 août 1934 Yolande Comeau, avec qui il aura trois enfants(15). Ensuite, après plusieurs années au Jacques-Cartier, il se joint en 1935 au club des employés du ministère de la Voirie(16). Il se tient cependant en dehors de la compétition régionale, en raison, dit un chroniqueur sportif sans autre précision, « de sa longue absence de notre ville »(17). Il est de retour plus fort en 1936. D'abord il reprend la coupe Rondeau avec une victoire sur Gaston Blouin, dans un match « dont on se souviendra longtemps », commente un chroniqueur sportif(18). Puis, il ajoute deux nouveaux trophées à son palmarès cette fois dans le double. Il remporte en compagnie de Gaston Blouin la coupe Château, emblème du double masculin régional(19). Ensuite, avec Alice Boivin comme partenaire, il reçoit la coupe Francoeur, remise à l'équipe gagnante en double mixte(20).

Logiquement, Cantin est le héros principal à la fête de fermeture de la saison 1936 du club Voirie. Au total, il a remporté cinq tournois régionaux, en plus des championnats simple et double de son club. Au surplus, il a contribué à la victoire de celui-ci en ligue provinciale, comme nous le verrons plus loin(21). Jusque là, aucun joueur de Québec n'avait exercé pareille domination durant une saison. Et ce n'est pas terminé parce qu'il reprendra, en plus du reste, la coupe Château en 1937 et 1942 et la coupe Francoeur en 1937(22).

Il poursuit ses succès, malgré un passage à vide en 1940, jusqu'en 1942. Cette année-là, il remporte encore les coupes Rondeau, Château et Bourget, de même que le championnat du club Voirie. Ce seront ses dernières victoires. Par la suite, il continue de participer aux tournois régionaux, mais sans enregistrer de nouveaux gains. La dernière occasion où on note sa présence dans une compétition de tennis est à l'été de 1947; il fera alors les semi-finales du tournoi Château avec Jacques Bourgoing comme partenaire(23).

Langlois et Cantin au Rondeau 1938

Lauréat Cantin (à droite) reçoit les félicitations de Marcel Langlois après sa victoire sur celui-ci en finale de la coupe Rondeau (Photo Le Soleil, 1er septembre 1938

Lauréat Cantin au service

Cantin au service (L'Action catholique,
13 septembre 1941)

 

 

Finalistes coupe Château 1942

Les finalistes de la coupe Château en 1942: de gauche à droite: Jean-Louis Létourneau et 
Lauréat Cantin, vainqueurs, Alphonse Gingras, Jean-Paul Turgeon et l'arbitre St-Georges Cloutier
(Le Soleil, 3 août 1942)

La coupe Rondeau en 1942

Avant la finale de la coupe Rondeau en 1942. De gauche à droite: Jean-Paul Turgeon, finaliste, Ernest Pelletier et Gérard Lévesque, respectivement directeur et président du club des Employés civils, madame Charles Rondeau, Marcel Côté, secrétaire, Edmond Piché du Soleil, Charles Miville-Deschênes de L'Action catholique, Lauréat Cantin, éventuel champion et Paul Tremblay, arbitre.

La coupe Rondeau

Le Quebec Chronicle annonçait le 17 septembre 1921 que Charles Rondeau, propriétaire d'un magasin de vêtements ("haberdasher") offrait une coupe pour le tournoi de simple du district Québec/Lévis.

Cet trophée va devenir l'emblème du championnat masculin de la région pour des décennies. Rondeau est décédé en août 1948, mais la coupe va être disputée jusque dans les années 1970.

 

De rares succès contre ceux de l'extérieur

Les joueurs et joueuses de Québec peinent toujours à faire des gains contre ceux de Montréal ou du Canada. Cantin va tenter sa chance à plusieurs reprises sans connaître de succès durable. En 1933, il participe en compagnie d'Alphonse Gingras au tournoi invitation du club Nelson à Montréal. Ils sont toutefois éliminés dans les premiers tours(24). La saison se termine cependant sur une note positive. L'équipe du Jacques-Cartier, composée de Cantin, Alphonse Gingras, Jean-Louis Létourneau et Edmour Matte, élimine Shawinigan en semi-finale interclub de l'Association provinciale de tennis. La finale, qui devait se tenir contre le Stuart de Montréal, n'aura jamais lieu à cause du mauvais temps, et les deux clubs sont couronnés champions intermédiaires provinciaux(25).

En 1934, nouvelle tentative. On le retrouve au championnat de la province de Québec à Montréal en compagnie d'un autre québécois, Édouard Dion. Encore une fois, le succès n'est pas au rendez-vous et les deux joueurs sont éliminés(26).

Il participe évidemment en 1936 au tournoi-invitation  du club Jacques-Cartier, qui compte cette année-là pas moins de 14 joueurs de l'extérieur de la région (Montréal, Toronto, Ottawa et Trois-Rivières). En simple, Cantin termine son parcours en quart-de-finale, battu par Ross Wilson; en double avec Jean-Louis Létourneau, il perd aussi en quart-de-finale contre ce même Wilson et Grant McLean, de Toronto, éventuel champion du tournoi(27).

La saison se termine quand même sur une notre positive pour Québec. Le club de la Voirie remporte le 26 septembre le championnat de la ligue provinciale « classe B », joué à Québec contre le club Sun Life de Montréal. L'équipe de la Voirie, composée Cantin, Gaston Blouin, Jean-Louis Létourneau, Edmour Matte, Alphonse Gingras et Jean (John) Lépine domine la rencontre par 5 parties à 7. Cantin, Blouin, Létourneau et Matte remportent chacun leur match en simple tandis que Lépine et Blouin gagnent un double(28). Cette victoire est un fait unique. C'est la première fois depuis sa création en 1913 que la coupe Miller est remportée par une équipe de Québec(29). Et les joueurs de la région devront attendre encore plusieurs décennies avant de reconquérir un championnat provincial.

La Voirie et la coupe Miller

 

À gauche. l'équipe de la Voirie avec la coupe Miller, emblème du championnat de la ligue provinciale, remportée en 1936. De gauche à droite: Jean-Louis Létourneau, secrétaire de la Ligue proviciale à Québec, Edmour Matte, Louis Laferrière, président-général du club, G.-H. Morency, président de la Ligue proviciale à Québec et de la section de tennis de la Voirie, Yvan Turgeon, représentant de la Ligue provinciale, Albert Letarte et Lauréat Cantin. (Photo L'Action catholique, 22 octobre 1937)

En 1937, Cantin tente une nouvelle fois le championnat provincial à Montréal en compagnie de quelques joueurs de Québec : Jean-Louis Létourneau, membre comme lui du club Voirie, anisi que Gaston Blouin et Robert Pednault du Jacques-Cartier. « Nous allons causer des surprises » promettent avec assurance les comparses(30). Encore une fois, cependant, la confrontation avec les joueurs de l'extérieur s'avère infructueuse. En simple, Cantin, Pednault et Létourneau sont éliminés en deuxième ronde. En double, l'équipe Cantin/Létourneau s'incline en huitième de finale(31).

Le Canada est en guerre depuis l'automne précédent, mais l'Association canadienne de tennis maintient en 1940 son tournoi annuel et vient le présenter au club des Employés civils. Cantin y tente sa chance en compagne d'autres joueurs de Québec : Gaston Blouin, Jean-Louis Létourneau, Léo Pednault, René Lavoie et Marcel Langlois. Son parcours, à l'instar de la majorité des joueurs locaux, s'arrête toutefois en deuxième ronde(32).

Une dernière occasion se présente en septembre 1941. L'équipe de la Voirie s'avoue cependant vaincue par le Stuart de Montréal au championnat intermédiaire provincial. Dans le défaite, Cantin s'illustre toutefois en remportant la seule victoire de son club(33).

Cette liste de succès mitigés ne diminue en rien le mérite de joueur de Lauréat Cantin. Elle illustre cependant la réelle difficulté pour les athlètes de la ville de faire compétition à ceux des grands centres. Cantin lui-même avançait une explication dans un entretien avec un chroniqueur sportif : « C'est que nos joueurs n'ont pas les facilités de s'améliorer. Lorsque nous aurons un tennis intérieur à Québec, les joueurs seront certainement mieux préparés aux tournois d'été(34). » La question n'est pas près d'être réglée : alors que Montréal compte au moins un club de tennis intérieur depuis les années 1920, Québec devra attendre jusqu'aux années 1970 pour compter sur de semblables installations.

 

Un sportif complet

Lauréat Cantin et ses trophées

Lauréat Cantin en 1937 en compagnie de ses trophées remportés au tennis. La collection va continuer d'augmenter jusqu'en 1942.
(Photo L'Action catholique, 22 octobre 1937) 

 

Visiblement mordu de sport, athlète aux multiples talents, Cantin a aussi connu du succès dans d'autres disciplines. Reconnu comme un bon joueur de baseball, il se joint en juillet 1941 à l'équipe Les Volants de la Ligue commerciale(35). Comme membre d'une équipe du ministère de la Voirie, il est en mars 1944 au premier rang des compteurs de la Ligue de hockey des employés civils(36). On le retrouve aussi l'année suivante au poste d'arrêt-court, toujours pour une équipe de la Voirie, dans la Ligue interdépartementale de balle-molle des Employés civils(37).

 

Devenu citoyen de Stoneham, Lauréat Cantin est décédé le 26 octobre 1986(38).

NOTES

1. Il a été jusqu'ici impossible de retrouver un acte de naissance ou de baptême au nom de Lauréat Cantin. On doit donc se référer à des informations de deuxième main. Premièrement, son enregistrement de mariage indique 23 ans d'âge en 1934 (Bulletin statistique de mariage, Province de Québec, Service provincial d'hygiène, 25 août 1934). Deuxièmement, la déclaration de mariage de son fils Serge indique le 11 décembre 1911 comme date de naissance du père (Déclaration de mariage, Ministère des affaires sociales, Registre de la population, 27 novembre 1976). Enfin, la banque généalogique « Nos origines » reprend cette date du 11 décembre 1911, avec la mention « estimé ».
2. Les informations sur la famille d'Albert Cantin proviennent de la notice publiée au décès de celui-ci, Le Soleil, 26 novembre 1951; pour Charles-Eugène Cantin et son père Wilfrid, voir sur le site de l'Assemblée nationale du Québec le Dictionnaire des parlementaires.
3. Le Soleil (LS), 22 août 1928.
4. L'Action catholique, (AC), 29 juin 1929. Lauréat vaincra son cousin mais sera éliminé en quatrième ronde : AC, 6 juillet 1929.
5. AC, 20 et 22 juillet 1929; Cantin sera même un monent considéré comme « le protégé » de Gingras; voir AC, 25 juillet 1932.
6. AC, 27 juillet 1931, 25 juillet 1932, 28 juillet 1933, 23 juillet 1934, 24 juillet 1939.
7. AC, 10 et 12 août 1929.
8. AC, 10 et 15 août 1929.
9. AC, 20 septembre 1929, 22 juin 1931, 26 juin 1933, 27 juin 1935.
10. AC, 24 et 26 avril 1930.
11. AC, 22 et 28 août 1930.
12. AC, 24 août 1931.
13. AC, 19 septembre 1931.
14. AC, 30 août 1932, 30 août 1933, 20 août 1934, 10 août 1936, 25 août 1937, 1er septembre 1938, 15 août 1939 et 31 août 1942.

15. LS, 25 août 1934.
16. AC, 11 mai 1935. À partir de l'édition 1935-1936 de l'annuaire Marcotte, Cantin est répertorié comme « Employé du Département de la Voirie ». Sa « Déclaration de mariage » (voir note 1) indique comme occupation « commis »..
17. AC, 12 octobre 1935.
18. AC, 10 août 1936.
19. AC, 24 août 1936.
20. AC, 4 septembre 1936.
21. AC, 9 octobre 1936.
22. AC, 10 août 1937, 3 août 1942 et 17 août 1937.
23. AC, 30 juillet 1947.
24. AC 5 et 8 septembre 1933
25. AC, 25 septembre et 2 octobre 1933.
26. AC, 4 juillet 1934.
27. LS, 9 juillet 1936.
28. AC, 28 septembre1936.
29. AC, 22 octobre 1937.
30. AC, 8 juillet 1937.
31. AC, 12 et 15 juillet 1937.
32. AC, 9 juillet 1940.
33. AC, 15 septembre 1941.
34. AC, 1er septembre 1938.
35. LS, 9 juillet 1941.
36. LS, 27 mars 1944.
37. LS, 27 août 1945.
38. LS, 27 octobre 1986.

Québec tennis Lauréat Cantin

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